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Diariste

  • Photo du rédacteur: JC Duval
    JC Duval
  • il y a 2 jours
  • 7 min de lecture

Diary [anglais] : journal intime.

Ma fille dit que je suis curieuse. Enfin, c'est ce qu'elle écrit dans son journal intime …

Qu’est-ce que tenir son Journal ?


Philippe Muray : Multiplier les pensées clandestines, les actes négatifs, traverser la vie en fraude, tromper tout le monde. La société est devenue une mégère si répugnante, une poufiasse si épouvantable qu’on ne peut qu’avoir envie de la cocufier, tout le temps, dans toutes les occasions.


Pourquoi tient-on un Journal ?


Sylvain Tesson : Pour lutter contre la fuite du temps. Le temps nous échappe, « toute vie est un processus de démolition » (Francis Scott Fitzgerald). Le journal tente de fixer le flux d’oubli. L’écriture est antique, lente, organique, comme la marche. Elle matérialise la conversation avec la durée. C’est aussi un laboratoire d’entraînement ! Le pianiste fait ses gammes, le diariste se délie la main, affûte l’expression de sa pensée.


En outre, c’est un rituel, un rendez-vous qui bat la mesure de la journée, comme « la promenade de Kant à 5 heures ». On a intérêt à s’accorder un petit solfège de recollection. Et puis il y a un dernier bénéfice : si vous tenez un journal avec discipline, vous avez un rendez-vous quotidien.

Cette obligation vous force à prêter attention à la journée vécue. C’est cela le « tenir son âme en haleine » de Montaigne. Sans ces aguets, vous laissez les choses passer. Vous n’accordez pas d’importance à l’habituel, à la prose de la vie, puisque vous n’avez pas à les raconter. Alors, la vie passe, vous l’oubliez. L’indifférence est une insulte au miracle de vivre. Le journal est un filet dérivant dans l’océan des jours.

Quel degré d’intimité vous autorisez-vous ?


Sylvain Tesson : Je dis tout. Y compris les choses intimes et pas reluisantes. Les choses que j’aurais honte qu’un autre œil découvre. Écrire est la seule occasion pour l’homme d’être sincère. Le journal « intime », c’est la part d’ombre. Le type qui ment à son journal est un psychopathe. Ou bien c’est quelqu’un qui le destine à la publication et, dans ce cas, son journal est « extime », comme dit Michel Tournier.

Le journal intime vous rend vulnérable puisqu’il archive votre insignifiante vérité. Personne n’a envie qu’un pilleur de sarcophages découvre la lamentable chambre mortuaire ! Un être humain, c’est une carte IGN : presque tout le territoire est accessible aux yeux du public, cartographié, et puis il y a une petite part censurée.

Je remise quelques-uns de mes journaux dans un coffre. C’est mon petit tas de misérables secrets, ce ne sont pas des secrets d’État ! Mais ce sont les catacombes de l’Empire sur moi-même.

Vos chroniques dans « Lieux et formules », sont issues de ces carnets que vous écrivez quotidiennement. Combien en avez-vous noirci ?


Sylvain Tesson : Ces chroniques sont recomposées. Elles sont davantage de l’ordre des cahiers que du journal. Des petits calepins, j’en ai 200. Six par an depuis que j’ai 20 ans, et j’en ai 54. C’est le poids des ans sous le poids des mots ! Quelles scories ! C’est le seul trésor que je possède (je n’ai ni enfants ni écran plat).

Il n’y a pas une journée depuis mes 20 ans qui ne soit décrite du soir au matin. J’ai commencé pendant mon tour du monde à vélo. Une seule interruption : lorsque j’étais dans le coma. Dès que j’en suis sorti, j’ai recommencé, à l’hôpital. Écrire prouvait que je guérissais puisque j’instaurais une « distance » avec moi-même.

J’ai perdu deux carnets. L’un est tombé d’un voilier dans le golfe de Gascogne. L’autre, de ma poche entre les wagons du Transsibérien. Il est tombé dans la steppe russe. Alfred de Vigny dit dans le Journal d’un poète qu’une journée qui n’est pas consignée n’est pas vécue, comme si elle devait être adoubée par le récit que vous en faites. C’est la bénédiction de la journée, l’« allez en paix » des heures vécues. La prière du soir chrétienne. Les Juifs savent que vous existez si votre nom est marqué quelque part. Il y a un quelque chose de talmudique dans l’archivage des faits et gestes.

Ne pas écrire chaque jour, vous rendrait malade ?


Sylvain Tesson : Mon journal est un organe. J’ai deux poumons, un cœur et un journal intime. C’est un supplétif de la mémoire, une excroissance de la glande pinéale. Un archivage pathologique. Et une cape d’invisibilité aussi. Quand je voyageais en Afghanistan, en Russie, en Irak, en Syrie, au Mali, dans des situations scabreuses, les photographes se faisaient arrêter par la sécurité. L’écrivain sort son carnet sans qu’on lui dise rien. On le prend pour le cousin retardé. « Il écrit, il doit être un peu débile. » On le laisse sur le canapé. Et il note tout. Jamais personne ne m’a embêté pour ça.

En quoi l’écriture du journal est-elle différente ?


Sylvain Tesson : Il y a plusieurs registres.


Le registre de l’action, d’abord – c’est Barbey d’Aurevilly avec ses Memoranda, journal factuel, truffé de renseignements ethnologiques sur les artistes de l’époque : levé à 10 heures, rasé, mis un jabot, promené au Palais-Royal…


Ensuite, il y a le journal de réflexion intense – c’est Jünger, ma passion. Les cinq tomes de vieillesse, écrits entre 1970 et 1998, jusqu’à la veille de sa mort, à 102 ans. Il ne parlait plus que des fleurs, c’est un journal philo-métaphysique extraordinaire.


Puis le journal de la sensation – c’est Julien Green, tourments, nœuds, élévations.


Et, enfin, le laboratoire d’écriture, le journal-atelier personnel : Jules Renard. Des bribes, des fusées, un aphorisme, une idée de roman. C’est la paillasse de l’écrivain, son work in progress, le râtelier de rangement de ses pointes et de ses fusées.


Le journal de Gide est complet, il y a l’entremêlement (dans tous les sens du terme !) de la sensation, de la réflexion et de l’événement. C’est le plus complet.


Le Journal littéraire de Léautaud est consacré à l’actualité littéraire de l’époque, à la critique, au théâtre : une thématique précise.


Humainement, je n’aime pas les Goncourt dans leur journal. C’est le fiel, le règlement de comptes. Ce sont des romanciers frustrés. Ils se consolent par la méchanceté. Le Journal inutile, de Paul Morand, révèle un homme pas reluisant, mais d’une vitalité créatrice stupéfiante.


Enfin, il y a Mauriac, le maître. Durant l’après-guerre, il tempère les déchaînements de l’épuration, tout en connaissant parfaitement la vilenie générale. Il affiche ses tourments, ne se trompe jamais, prévoit les tectoniques qui fracturent toujours la France. Et puis, soudain, il parle de son plaisir de fumer alors qu’il a un cancer des cordes vocales, il raconte la joie d’un rayon de soleil, la prose de la vie…


C’est cela le miracle du journal intime : l’écrivain descend dans le profane. Il s’autorise à quitter les hautes sphères ! Il parle de ses petits arrangements quotidiens. Même Gide écrit une page sur l’inconfort de sa chaise de bois à Cuverville. L’écrivain se dévoile. Terminus des altitudes ! Seul Chateaubriand n’y parvient jamais. Il ne va tout de même pas nous parler des fuites de toiture.

Vous êtes toujours entre deux sommets, deux rivages. En quoi le mouvement influence-t-il votre écriture ?


Sylvain Tesson : Je crois au principe de la thermodynamique intérieure : la pensée naît du mouvement. En thermodynamique, la chaleur naît du travail de deux éléments. Pour penser, il faut l’effort et le mouvement.

Le Voyage en Italie, de Goethe, est le plus grand journal de voyage qui existe. Il règle les problèmes du cosmos, jette les bases d’une théorie esthétique, décrit la géologie d’un paysage, puis note ses problèmes d’auberge. Mais c’est Goethe ! Hugo et Chateaubriand sont coiffés. Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi cosmique. Et ça va à toute vitesse, encore plus que Stendhal – il traverse l’Italie comme une fusée.


La pensée thermodynamique – celle qui vient en marchant – n’est pas neuve : les philosophes aristotéliciens enseignaient en marchant. Nietzsche formule génialement ce principe mobile. Dans Ecce Homo ou Le Gai Savoir, vous avez l’impression que l’écriture est une scansion de marcheur. Il réussit le transvasement de l’effort physique en idées.


La lecture de Nietzsche est un antidote à la tristesse des époques. La joie nietzschéenne est une joie de marcheur, écrivant à l’étape les pensées moissonnées dans l’exercice physique.

Nietzsche croit au pouvoir de la physiologie. J’appelle cela « la cartographie du bonheur ».

Pour organiser sa vie, il ne faut pas tracer des flèches dans l’abstrait. Il faut viser des collines concrètes. « Le malheur des hommes », contrairement à ce que dit Pascal, ce n’est pas « de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », mais de ne pas savoir où aller.

Quel rôle joue l’alpinisme dans cette cartographie du bonheur ?


Sylvain Tesson : L’alpinisme, pour moi, est une cartographie existentielle parfaite : l’effort est dur, âpre, long, dangereux, total. Vous empoignez le réel. Étoiles et Tempêtes, a titré Rébuffat. Épreuve et salut, ajouterais-je. Vous grimpez une paroi de 500 mètres, vous mettez dix heures. Vous passez par l’angoisse, la joie, la douleur, la souffrance, la plénitude. Vous balayez le spectre physio-psychologique des sentiments humains.

Je fais ce dont je rêvais à 15 ans. L’alpinisme, la moto, les bivouacs, l’aventure, les bêtes et les pierres. C’est une petite cartographie, elle n’était pas ambitieuse, puisque très accessible. Et j’ai cartographié tous les accès depuis quarante ans.

À 15 ans, vous aviez déjà tout tracé ?


Sylvain Tesson : C’est que l’ambition était humble, c’est-à-dire plausible. Mes rêves me suffisaient, ils étaient modestes et violents, ils sont strictement les mêmes aujourd’hui : escalade dans les arbres, parois, minéraux, animaux, mouvement. J’y ai ajouté l’art.

Mon accident a tout changé. Je n’ai plus que la moitié du goût, presque plus d’odorat, une oreille en moins, du métal dans le corps. Mais ma voracité, elle, n’a pas disparu. Elle s’est amputée d’une partie de son appareillage de réception.

L’accident m’a convaincu que la thérapie, c’était la marche, l’alpinisme, la lecture sous les arbres. Que ma cartographie d’enfance était la bonne réponse aux gouffres de l’âge adulte. Et qu’en faire un récit n’était pas sans vertu. Mais qui reste fidèle à ses serments d’enfant ?


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