• JC Duval

Mon premier Trail

Daphné avait lancé "Quelle drôle d’idée !" et Chloé de surenchérir "Daddy is crazy …". Je suis à deux doigts de croire que la vérité sort bien de la bouche des enfants … 👨‍👧‍👧

 

Ce samedi 14 mars 2009 s’est courue la 2ème édition du trail de Paris (Ecotrail de Paris Ile de France). Le départ a été donné à midi sur la base de loisirs de Saint-Quentin en Yvelines, alors que le 1er étage de la Tour Eiffel servait de décor pour l’arrivée, après 80 km de course dont 90 % sur sentiers et chemins, 1500m de dénivelé positif, et les 369 marches finales.

 

Pré-histoire - une tête bien faite


Tu peux me dire ce qu’on fout là !? Découvrir le monde du trail sur une distance comme celle là, c'est peut être un petit peu … comment dirais-je … présomptueux, non ?

Je dois dire que je ne suis plus sûr de rien, j'en mène pas large …

Allez, foutaises tout çà ! Il a la tête, enfin j'veux dire le mental, et il a les … jambes. Elles vont l´emmener au bout, c’est certain ! On se rassure comme on peut, tu me diras, et c'est vrai … il pèche peut-être d'un léger manque d'expérience, je le concède … mais attention, il s’est préparé, et même bien préparé … des entraînements et des kilomètres il en a mangés avec le Nono et le Lolo.

Ah, ça oui … tu peux en parler de ces deux là ! C'est à cause d'eux si on en est là. C'est eux qui, il y a quelques mois, ont fini par le convaincre … aïe aïe, j'en mène pas large …


Hop hop hop. On se calme, les deux reptiliens … Il est temps d’arrêter vos babillages, les rêveries c’est terminé, retour à la réalité …

 

Quelle histoire !


Je suis sur la ligne de départ aux côtés d'un de mes 2 valeureux préparateurs, j'ai nommé Lolo le rescapé, Nono ayant quant à lui jeté l'éponge bien malgré lui à cause d'une vilaine blessure, et de plus d'un millier d'autres compagnons de fortune, tous là, tous agglutinés sur la base de loisirs de Saint-Quentin en Yvelines, prêts à en découdre … avec les kilomètres, avec le chronomètre, avec soi-même et avec les autres mais ça c'est accessoire.


Midi. Nous voilà enfin lâchés. La météo est bonne : temps couvert, pas de pluie annoncée, pas trop chaud. Un début de course pas trop difficile sur un terrain connu, les versants de la vallée de la Bièvre, un début de course prudent et pas trop mal géré, le semi en 2h10. Lolo le pitre 🥳 dévale les pentes comme un bûcheron. Pour moi qui découvre cette discipline, je trouve l'ambiance plutôt sympa, les coureurs papotent, tout du moins pour l'instant, on verra plus tard.

Un intermède au village de Buc, juste le temps de prendre quelques sucres et autres minéraux, de refaire le plein en eau, et hop nous voilà repartis.


Les choses sérieuses commencent … L’étape est plutôt longue, 30 km avant le prochain ravitaillement … l’étape est vallonnée, pour dire vrai un véritable tape-cul avec ses montées, ses relances au sommet, ses descentes où t’as plus qu’intérêt de regarder où tu poses les pieds. Un parcours de trail quoi, et un régime qui à force de se répéter commence à devenir tout bonnement fatigant … après avoir franchi le cap du marathon et les 5 heures de course, je commence à souffrir comme beaucoup de mes camarades. Tiens en parlant de camarade j’ai perdu Lolo tout court 😇. Depuis quelques kms, je voyais bien qu'il avait un petit peu de mal à relancer.

J'apprends en discutant avec un de mes voisins que Bashung est décédé, triste nouvelle …


💬 "longius-citius", un odieux leitmotiv rabâché à l'excès par mes 2 honorables préparateurs. Au bas de la pente faut cavaler le plus longtemps possible et en haut, faut relancer dès que tu peux. Autant dire, un jeu ridicule. N'empêche qu'à ce drôle de petit jeu, j'ai mal aux deux pattes arrières et les bras m'en tombent.

Par ailleurs, je commence à gamberger, j'avoue même être un peu inquiet. J'arrive sur des distances que je ne connais pas. J'espère que la suite va bien se passer et que je ne suis pas entrain d'entamer un long chemin de croix. J'espère ne pas avoir surestimé mes capacités et avoir les ressources suffisantes pour rejoindre une arrivée qui me parait bien lointaine, voire bien hypothétique.

Le temps et la distance font leur travail de sape. Enchaîner, toujours enchaîner, poser un pied puis l'autre, serrer les dents tout en restant souple et aérien.

Droit dans la pente ...

🍒 Enfin, le ravitaillement du 50. Cela fait presque 6 heures que je suis parti, pour moi une éternité. Soupe, jambon-pâtes, fromage, banane, gâteaux salés, le tout arrosé de coca … Rien que du bon pour tous ceux qui viennent de brûler du calorie. Nono est là, installé dans le parc des spectateurs, il est venu nous encourager mais je vois bien qu'il aurait mille fois préféré être dans le parc des coureurs.


Je suis un peu désorienté. Je ne sais pas si je dois repartir rapidement ou si je dois prolonger la pause. Finalement, je décide de faire un tour par la tente médicale. Deux zombies cachés sous des couvertures de survie essayent vainement de se réchauffer, vu leurs têtes pas bien sûr qu'ils puissent repartir. Personnellement je suis pris en main par 2 jolies podologues. Mais Mlles ce n'est pas aux pieds, c'est un petit peu plus haut … enfin, entendons nous bien … ce sont les membres que l'on appelle des bras qui ont mal. Comble de la médecine, comble de la course à pied, me voilà avec une podologue pendue à chaque bras … biceps, triceps, avant bras, poignets, tout y passe. Après cette petite demi-heure de repos, j'ai retrouvé des forces, je suis prêt à redémarrer … J'apprends au détour d'une conversation que le vainqueur de l'épreuve a déjà franchi la ligne d'arrivée. Il n'a pas chômé l'extra-terrestre. Au moment de reprendre le fil de la course, je retrouve Lolo le Jedi 🦹‍♀️ qui termine son goûter, nous repartons ensemble.


Nous voilà désormais dans les bois des Fausses-Reposes. L'expression vient du langage de la vénerie. Elle évoque ces feintes qu'utilisait l'animal pourchassé en se cachant dans un repli du terrain ou dans un fourré pour déjouer la meute de chiens. Il s'agit donc du 'faux repos' des animaux.

Nous longeons Ville-d'Avray. Boris Vian est né par ici. Il a d'ailleurs publié la nouvelle d'un 'loup-garou' qui vivait dans ce bout de forêt. Soyons vigilants. Les lumières de cette fin de journée viennent se refléter sur les étangs. Magnifique … Corot y a peint quelques unes de ses plus belles toiles.


La fraîcheur du soir nous tombe sur les épaules, nous décidons de nous couvrir.

Le terrain est toujours aussi exigeant avec ses successions de descentes et de montées. La foire du trône à coté c'est de la rigolade. Pour sûr, on ne nous épargne rien, mais nous arrivons à maintenir l'allure. A cet instant, je comprends mieux pourquoi homo-sapiens était un chasseur redoutable capable d'épuiser la proie qu'il avait pris en filature. Ma préparation me permet de bien résister et j'en arrive à bénir mes deux acolytes de m'avoir adoubé et entraîné dans leurs grands-messes dominicales. Lolo et Nono. Urbi et orbi.


Une obscure clarté tombe désormais des cieux. Un instant magique qui me rappelle que nous ne sommes que des poussières d'étoiles.

Sous les frondaisons, il devient de plus en plus difficile de deviner le terrain. Inexorablement nous sombrons dans les ténèbres. Nous nous équipons de nos frontales, nous voilà lucioles des bois. Ce soir, un long chapelet lumineux va bientôt prendre possession de la forêt.

Avec la nuit, le silence s'abat d'un coup. La macabre procession s'enferme dans sa bulle, les coureurs se rassemblent en paquets de 5 à 6 maraudeurs. Nous ne dérogeons pas à la règle, chacun prend son relais. Nous plongeons dans le noir.


Nous voilà arrivés sur le plateau de Jardy. Nous traversons les herbages du haras, pas un seul animal en vue, à cette heure-ci ils ont sans nul doute rejoint leurs abris. Nous sommes les seuls et uniques canassons à galoper au milieu de ces vastes pâturages. Avec l'hippodrome de Saint Cloud ancré un peu plus loin au delà de l'autoroute de Normandie, le haras de Jardy a été la propriété du magnat du textile, Marcel Boussac. Toute fin des années 70, suite à la faillite soudaine de son empire industriel, l'état rachète le domaine pour éviter qu'il ne tombe dans les mains des promoteurs. Voilà qui explique pourquoi cette nuit nous pouvons toujours traverser ces grandes étendues herbeuses.

A la sortie de la clairière, une tente … nous nous autorisons une petite pause. Au menu tomme, fruits, les désormais traditionnels tucs, un verre de coca … Nous ne musardons pas, hop hop nous repartons.

Le haras de Jardy

Maintenant direction le Parc de Saint Cloud resté ouvert pour l'occasion. Ce parc est également un témoin privilégié de l'histoire. Il fut entre autre la résidence de Fifi, vous savez le frère cadet de Loulou, le XIVème du nom. Mais le château n'a pas résisté à la guerre de 70. Investi par les prussiens pendant le siège de Paris, il a été bombardé et incendié par les canons français postés quelques kms plus au nord sur le Mont-Valérien.

A l'approche du parc Lolo le hâbleur 😡 ânonne le soixante-dix, je le saute ! Il veut parler de la dimension spatiale bien sûr, pas de la temporelle, il veut parler du prochain ravitaillement, pas d'un n° de dossard. Pour ma part, je privilégie plutôt l'idée d'une pause avant le grand déballage final.

En attendant, la bête qui sommeille en lui, se réveille. Le voilà parti 🥵 il tire l'animal. Il est puissant, je m'accroche.

Parc de Saint Cloud et la Tour Eiffel au loin

Nous voilà au dernier checkpoint, le 70. J'opte pour l'escale et laisse filer Lolo le preux 🦸‍♂️. Mon bracelet indique 20h30, je suspends le cours du temps.

Après m'être ravitaillé, je me tourne vers la ville. Ses fenêtres s'allument les unes après les autres. Ses résidents doivent très probablement s'installer dans leur salon pendant que moi, je suis ici … heureux. Du haut de mon balcon, je jouis du panorama … Paris et au loin la Tour Eiffel, ma cible.

Le parc de Saint-Cloud, la nuit Frantisek Kupka (tchèque, 1871 - 1957)

👊"A nous deux maintenant !" Il faut repartir à présent. Mais ce soir je n'irai pas dîner chez la baronne de Nucingen, je vais juste me laisser glisser jusqu'à la Seine pour remonter vers l'arrivée et suivre les traces du Lolo ké parti 💨.


Le peloton s'est désagrégé. Le long des quais, je reviens sur des coureurs à la dérive. Je vais peut être rattraper mon ancien compagnon de cordée. Qui sait ... Qui aurait été là, aurait pu voir poindre au pli de mes lèvres un sourire chafouin. Vous allez dire que je suis méchant, et vous avez raison je le suis. Je suis convaincu que mon Lolo Rabbit 🐰 drope comme un malade et cogite à son édition de l'an dernier. Il m'avait confié être revenu sur son brave équipier du jour dans les tout derniers kms. Par ailleurs, j'avais également eu l'occasion de discuter avec l'infortuné qui lui de son côté m'avait confessé s'être employé, en vain, à contenir son retour et avoir reconnu la foulée ô combien familière de son poursuivant bien avant qu'il ne le double.

L'histoire pourrait à nouveau se répéter, dans l'autre sens cette fois ci. Qui aurait encore été là, aurait à nouveau pu voir un misérable rictus briller au fond de la nuit. Non, là je fabule. Même si je suis méchant et même si je me sens encore vaillant, je ne suis plus en mesure ni de sourire ni de forcer l'allure. Sauf à profiter d'une malheureuse défaillance de mon lièvre, je ne pense pas pouvoir revenir. Je coince …


Maintenant, chacun se concentre sur son objectif, rejoindre la ligne. J'arrive encore à dépasser quelques marcheurs-coureurs, on ne sait plus très bien, mais ma vitesse a considérablement baissé. J'ai comme un coup de moins bien. Je remonte laborieusement le cours du fleuve tel un pantin démédullé. Ma foulée n'est plus que réflexe, mon cerveau vient de définitivement couper les ponts avec ma pauvre enveloppe charnelle. Je puise dans ce qui me reste comme réserves, c'est à dire pas grand chose.

L’île Saint Germain, je grince, le pont Mirabeau où coule la Seine, je suis dans un état second, l’île aux cygnes, je suis décérébré …

Le front de Seine - Luc Dartois ©
Le front de Seine

Les bruits de la ville résonnent de plus en plus fort. Le monde des hommes cherche à me récupérer. C'est flagrant, c'est même criant, il tente de m'extraire des limbes dans lesquels je suis détenu depuis maintenant le début de la nuit.

Pourtant et même curieusement, cet environnement me parait un espace de pleine liberté. Comme l'écrit à sa façon le physicien Etienne Klein dans son recueil psychisme ascensionnel 'Quand je parle de liberté, je parle de trail. Je me sens libre au sens où je suis responsable de ma situation. Je suis libre de continuer ou pas.'

Eh bien moi, j'ai décidé que j'irai au bout. Je suis libre de m'offrir ma liberté. D'ailleurs sur mon passage, la statue dessinée par Bartholdi me salue; si cà c'est pas un signe … Au fond de moi, je sais que je parviens au terme de ma purification. Chacune de mes foulées me rapproche de la rédemption.*


* Boudiou, voilà que je tourne minot moi … comme quand j'étais enfant de chœur dans ce petit village au fin fond de ma Normandie natale, il est temps que ça s'arrête.


Au bout des quais, je monte une volée de marches et soudain à la sortie des escaliers me retrouve en pleine lumière, la dame de fer face à moi. Ça y est, j'y suis … je suis au pied de la tour !

Applaudissements, ovations, musique, illuminations. D'un coup d'un seul, je renoue avec le monde des vivants.

Quelle gifle ! Je suis sonné …💥 Mais très vite d'un revers, l'émotion balaie toutes mes fatigues. Je suis arrivé au bout du bout.

Direction le pilier sud, reste maintenant l'ascension finale, une formalité. Je me jette dans les escaliers pour rejoindre le 1er étage et franchir la ligne.

 
Eh ben, il était grand temps que j'arrive 🤒
Te voilà ... enfin !
 

Le fin mot de l'histoire


Lolo dancer me devance de 5 petites minutes. On se croise à la sortie des vestiaires et on échange sur nos fins de parcours … à vrai dire, je trouve ses propos un tantinet incohérents et commence à l'examiner d'un peu plus près …🧐 "Mais Laurent, ne sors pas comme çà, tu vas attraper la mort …" Dans la froideur de l'hiver tenter de sortir ... en chaussettes, c'est vraiment pas sérieux ! Quelques minutes plus tard, nos deux épouses qui entre temps nous ont récupérés, s'appellent "Ah ! JC est arrivé ? Laurent est inquiet, il me dit ne pas l'avoir vu."

Fichtre … Il a vraiment dû ferrailler 🤢 Lolo le pauvre. Pour clore cette balade festive, pas même la peine d'envisager le moindre p'tit resto, Lolo dodo ! 💤 Si çà c'est pas une noble et une sobre démonstration de bienveillance. On en a rediscuté la semaine suivante, il ne se rappelait même plus m'avoir croisé.

Autre fait notable, en franchissant la ligne ma puce ne s'est pas déclenchée et je ne me suis pas retrouvé sur les résultats officiels. Mon classement final a été établi grâce aux dossards.


Réalité ou fiction ?

Coïncidences troublantes … Est ce bien moi qui suis venu jeter un œil sous les jupes de la grande demoiselle après avoir baguenaudé sur les bords de Seine ?

Au final, cette histoire n'était peut-être tout simplement qu'un mauvais rêve …

 
On a couru ensemble ...
Le diplôme du finisher
 

Post-histoire - une tête au faîte …


Lui faire croire qu’il a cavalé à travers bois avec son ami Lolo 👼. On s’en tire quand même pas trop mal sur ce coup là …

C´est vrai, c’est bien joué !


CAP ou pas CAP

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